« Effrayant », « flippant », « incompréhensible » mais aussi « utile », « intéressant », « révolutionnaire ». A Samoëns, lors du Cristal 2018, quatre étudiants en journalisme ont partagé leur point de vue sur l’intelligence artificielle. L’occasion de comprendre la manière dont la génération Z appréhende cette nouvelle technologie.

L’intelligence artificielle était à l’honneur à l’occasion du Cristal à Samoëns en décembre dernier. L’occasion de faire le bilan sur les initiatives prises en 2018 en la matière mais aussi de réfléchir à la manière dont les marques et les médias pourront l’utiliser à l’avenir. Parmi les participants, quatre étudiants de l’IEJ Paris ont écoutés attentivement toutes les interventions avant de livrer leur point de vue. Entre craintes et espoirs, leur appréhension de cette nouvelle technologie fait échos aux débats que soulève l’intelligence artificielle dans les sphères publiques et politiques.

millenials intelligence artificielle Cristal

Les étudiants de l’IEJ Paris (Valentin Demay, Hannah Phillipson, Faissal Berkani et Alice Grisol) donnent leur point de vue sur l’intelligence artificielle lors du Cristal 2018.

« L’intelligence artificielle reste quelque chose de froid et sans émotion »

Avant d’écouter les différentes conférences, Alice Grisol avait une mauvaise image de l’intelligence artificielle. Si les interventions pendant les trois jours du Cristal lui ont permis de mieux comprendre cette nouvelle technologie, elle reste pourtant encore effrayée :

« Je suis désolée de vous le dire, mais je ne suis toujours pas convaincue. L’intelligence artificielle reste quelque chose de très froid, sans émotion. Je trouve cela bizarre de mettre de la data, des algorithmes entre deux humains. »

L’étudiante à l’IEJ Paris considère ainsi que la technologie, aussi importante soit elle dans le développement de la société, peut se révéler être un handicap dans le bon fonctionnement des rapports humains, personnels et professionnels. Des rapports humains qu’elle juge essentiels, notamment dans le journalisme, où « l’émotion est primordiale. Mettre des robots dans ce rapport, ça fait perdre du sens. »

Une machine est-elle pour autant dénuée d’émotions ? Grâce aux avancées technologiques considérables de ces dernières années et l’apparition de l’intelligence artificielle, la frontière entre humain et robot s’amoindrit. Plusieurs exemples de créativité de la part d’un robot tend même à prouver le contraire, à l’instar de la réalisation d’un Rembrandt en 2016 par une équipe de chercheurs grâce à des données numériques. En octobre dernier, un tableau peint par une intelligence artificielle « Le portrait d’Edmond de Bellamy » a été vendu aux enchères 380 000 euros. Aujourd’hui, un robot est même capable de créer des photos de visages grâce à de nouveaux algorithmes.

portrait Bellamy Intelligence artificielle

« Le portrait d’Edmond de Bellamy » a été réalisé par un collectif d’artistes français grâce à l’intelligence artificielle.

Des prouesses qui posent de nombreuses questions : un robot peut-il être considéré comme un artiste comme un autre puisqu’il est capable de copier, de s’inspirer mais aussi de créer ? Dans ce cas, quid des droits d’auteur ? Pour Alice, la question est tranchée :

« La créativité n’est pas quelque chose qui se prévoit. Utiliser l’intelligence artificielle dans l’activité artistique, c’est vouloir contrôler la créativité. Ca perd de son charme car ça ne laisse pas de place à l’inattendu. » Pour la jeune journaliste, cette technologie ne doit donc pas créer mais venir en soutien à l’artiste « pour lui faire gagner du temps en se chargeant du côté administratif ou encore en lui servant d’inspiration, mais c’est tout. »

« On a tous peur que l’IA nous remplace, qu’on n’ait plus besoin de nous »

L’homme remplacé par les robots ? Voilà un scénario qui alimente largement les romans de science-fiction. Une éventualité pas aussi surréaliste que cela, en tout cas selon Yuval Noah Harari. Dans 21 leçons pour le XXIe siècle, l’auteur évoque l’apparition d’une nouvelle classe de citoyens, les « inutiles ». Aussi, si une majorité de Millennials voit d’un bon œil l’automatisation du travail, d’après une étude réalisée par Deloitte  , les autres ont peur « que l’IA nous remplace, qu’on n’ait plus besoin de nous », explique Hannah Phillipson, étudiante à l’IEJ Paris.

Une crainte qui concerne tous les secteurs d’activité, même ceux que l’on pensait propre à l’homme comme le journalisme. Déjà, l’intelligence artificielle s’est introduite dans les rédactions, s’occupant notamment de la conception de brèves et d’articles chez Forbes. Ce nouvel outil rédactionnel crée ainsi des squelettes d’articles autour des thématiques les plus souvent couvertes par les journalistes pour les inciter à écrire plus souvent. En Chine, un robot a même pris la place du présentateur. La jeune fille argumente alors en faveur de l’homme :

« L’humain est important pour contextualiser les faits et éviter que l’information ne soit reprise et dénaturée. Avec les fakes news, il est important que l’homme soit le garde-fou de l’IA dans le monde du journalisme ».

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Il faut dire que les initiatives pour remplacer les humains par des robots sont nombreuses, à l’instar du projet de création d’une université pour les robots d’ici 2035 en Russie.  Pour rassurer le marché, les entreprises misant sur les nouvelles technologies affirment cependant que l’intelligence artificielle devrait au contraire créer plus d’emplois qu’elle n’en « mange ». Il s’agira cependant de métiers hautement qualifiés comme celui de professeur pour intelligence artificielle, argumente un représentant du projet d’initiative technologique nationale Autonet auprès de Sputniknews.

L’intelligence artificielle n’est cependant pas prête à l’heure actuelle à remplacer l’homme. Ses progrès les plus rapides se cantonnent à quelques domaines comme les jeux vidéo, comme le souligne France Info. Les développeurs se sont focalisés sur la création de machines capables de battre des joueurs réels au jeux de stratégie. L’intelligence artificielle s’est également démarquée dans le domaine du médical notamment dans l’imagerie pour déceler des cellules cancéreuses ou encore le pré-diagnostic des maladies les plus courantes afin de soulager les médecins généralistes.

« Tout l’enjeu de l’intelligence artificielle réside dans la transparence »

Quoiqu’il en soit, l’intelligence artificielle est bien arrivée dans notre quotidien et soulève de nombreuses questions, notamment celle de l’éthique. C’est d’ailleurs ce qui préoccupe le plus Valentin Demay, étudiant à l’IEJ Paris. « Nous n’avons plus confiance en grand’ chose. Allez voir les commentaires sous les articles Facebook et vous verrez comme les jeunes sont méfiants. » Le jeune demande ainsi plus de transparence et d’éthique en ce qui concerne l’utilisation des nouvelles technologies.

« A l’arrivée de RGDP, on s’est tous dit : ouf, enfin un peu de réglementation dans ce no man’s land qu’est le net. Il faut faire pareil avec l’intelligence artificielle. Si demain il y a des scandales à cause de l’IA, vous aurez un vrai problème : nous sommes la next génération et si nous sommes déçus par l’intelligence artificielle, ce sont vos futurs collaborateurs, vos futurs clients que vous aurez déçus. »

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L’éthique dans l’intelligence artificielle vue par le dessinateur Cerbère.

Le jeune journaliste tape juste : l’éthique est au coeur des préoccupations des autorités. En décembre dernier, la France et le Canada ont annoncé le lancement du G2IA, sorte de GIEC version intelligence artificielle. L’organisme vise à mettre en avant la notion de confiance, en répondant aux différents problèmes. Il faudra cependant d’abord améliorer les technologies pour pouvoir rassurer les citoyens et convaincre les entreprises. Comme le résume l’un des plus grands chercheurs de la discipline, Demis Hassabis, patron du britannique DeepMind, à l’origine du logiciel AlphaGo : « il y a beaucoup de travail philosophique sur l’éthique, mais nous avons encore besoin de travail technique en parallèle. »

« J’ai envie de croire que l’intelligence artificielle peut aider le plus grand nombre »

Le regard des jeunes sur l’intelligence artificielle n’est pas uniquement négatif. Au contraire, Faissal Berkani, étudiant à l’IEJ Paris, considère l’intelligence artificielle comme « un petit bijou qu’il faut manier avec soin et patience » car elle permettra d’améliorer la société.

« J’ai envie de croire que demain, l’intelligence artificielle aidera les patients à mieux vivre leur maladie, les handicapés à mieux vivre leur situation. J’ai envie de croire que l’IA va nous aider dans la transition énergétique et à sauvegarder la planète. »

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« Je veux croire que l’intelligence artificielle servira le plus grand nombre et pas seulement une élite ». Faissal Berkani, étudiant à l’IEJ Paris

Loin d’être idéaliste, le jeune journaliste prévient que ce ne sera pas facile et prendra du temps. « Les décideurs ont tous peur et c’est normal car tout est encore un peu flou. Aujourd’hui, on est à un point très important : l’IA, c’est le nouveau cycle technologique. Il faut prendre son temps pour faire de l’IA une révolution technologique et une révolution sociétale. » L’étudiant craint ainsi que l’on transforme l’intelligence artificielle en un « vulgaire gadget » ou bien qu’elle ne soit « utile qu’à une élite et qu’elle n’agrandisse les inégalités. »

Alors, comment rassurer les jeunes et les embarquer dans cette grande aventure de l’intelligence artificielle ? « Il faut essayer de penser au plus grand nombre, rencontrer les gens, se rendre compte de leur besoin et surtout y mettre de l’amour », conseille Faissal. Même constat du côté de Valentin :

« On a peur de l’intelligence artificielle parce qu’on ne la connait pas. Il faudrait que les personnes qui se cachent derrière viennent nous expliquer simplement ce qu’ils font, qu’ils viennent dans les lycées et les collèges. C’est seulement comme cela que nous seront les plus à même de comprendre et d’appréhender l’IA de manière positive. »

Marie Bloeme et Mélodie Moulin

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