A l’occasion de la sortie du livre Le Guide des Youtubers, nous avons rencontré les auteurs, Sébastien Moricard et Alain T. Puyssegur, qui nous en disent plus sur l’univers des vidéastes.

Culture Formations. Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Sébastien Moricard. Tout est parti de l’interview de Natoo dans l’émission On n’est pas couché de Ruquier. Je n’ai pas d’affinités particulières avec la YouTubeuse mais j’ai été surpris par les questions que les chroniqueurs lui ont posées : combien gagnez-vous ? Est-ce que vous allez continuer à faire des blagues jusqu’à 50 ans ? Les clics, c’est du n’importe quoi, ça ne veut rien dire… Ils étaient agressifs et jaloux, même Ruquier qui, d’habitude, tempère. J’ai été étonné par cet espèce de « jet set » qui n’admet pas que l’on puisse exister en dehors de la télévision et se rassure en se disant que c’est éphémère. Je suis moi-même consommateur de vidéos. J’ai commencé à en regarder bien avant le web à l’époque des VSH qui tournaient en convention de japanimation. Aujourd’hui, il y a une telle production de vidéos que je me suis dit qu’il fallait créer une sorte de guide Michelin.

C.F. Vous avez sélectionné plus de 350 chaînes. Comment avez-vous fait le tri ?

Alain T. Puissegur. Nous avons classé les incontournables puis les petites chaines qui méritent selon nous d’être connues et qui deviendront peut-être à leur tour des incontournables. Je ne cache pas qu’il y a une part de subjectivité dans nos choix. Il y a aussi nos coups de cœur comme Captain Tabouret qui n’est pas forcément connu mais qui fait de très bonnes vidéos sur l’univers de Star Wars. Bien entendu, la liste n’est pas exhaustive.

C.F. Les chaînes dans le livre sont exclusivement francophones. Est-ce que vous avez noté une spécificité des chaines françaises ?

S.M. C’est vrai que la culture sur YouTube est très géolocalisée. Quelques YouTubers rayonnent à l’international comme PewDiePie que tout le monde connait. Je dirais que les Français se sont beaucoup inspirés des américains notamment dans le domaine du gaming et de la vulgarisation du savoir. Ce qui n’est pas en soi une mauvaise chose.

A.T.P. La tendance française est aussi à la mise en scène du quotidien. Norman est par exemple le premier à se filmer face caméra et à commencer ses vidéos par « Je ne sais pas si vous avez remarqué… ».

C.F. Le milieu des YouTubers a-t-il tendance à se professionnaliser ?

A.T.P. On trouve un peu de tout, des professionnels et des amateurs. Certains vont jusqu’à s’acheter du matériel très performant : Le joueur du grenier s’est muni par exemple d’une caméra pour filmer dans le noir coûtant plusieurs milliers d’euros.

S.M. La question est de savoir où est la limite entre le professionnel et l’amateur. Est-ce une question de qualité du travail ? Parmi les YouTubers, seulement 1 % gagnent bien leur vie. Ce sont de véritables hommes d’affaires, à la tête d’une marque. Ils sont ultra professionnels. Ils travaillent avec des agences et tournent dans des studios. D’un autre côté, il est important qu’ils gardent leur authenticité en tournant par exemple dans un décor qui ressemble à s’y méprendre à un appartement.

A.T.P. C’est vrai que ce côté amateurisme permet de s’adresser plus facilement à son public, de créer un lien direct et fort. Les YouTubers n’ont pas de contraintes comme pourraient avoir des professionnels. Ils ne répondent pas du CSA et ne sont soumis à aucune règle de l’audiovisuel. Ils font comme ils veulent.

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C.F. Dans un de vos entretiens, Antoine Daniel a confié qu’il fallait arrêter d’utiliser le terme « YouTuber », jugé péjoratif et affilié à une marque en particulier. Pensez-vous qu’il faille abandonner ce nom ?

S.M. Tous les YouTubers ne méritent pas l’appellation de vidéastes. Cela dépend de l’exercice, du style, de la démarche artistique. D’ailleurs, tous n’utilisent pas YouTube mais d’autres plates-formes comme Dailymotion.

A.T.P. La langue française est une langue vivante et évolue en fonction des habitudes de ses utilisateurs. Ce n’est pas la première fois qu’on utilise un terme précis (ici YouTuber) pour un sens plus global (vidéaste). Mais ce débat de vocabulaire a lieu aussi au sein de la communauté des vidéastes. Une grande partie d’entre eux se définissent comme « YouTuber ».

C.F. Le choix du mot « YouTubers » dans le titre de votre livre a-t-il fait l’objet d’un débat ?

S.M. Oui, et c’est le marketing qui a tranché. La couverture a été élaborée avec tous les codes de la plate-forme, dont la couleur rouge. L’objectif est que le livre attire le plus de lecteurs possibles grâce à un univers bien connu. Nous n’avons pas pour autant fait de compromis dans le contenu. L’ouvrage n’est pas fait pour défendre la cause des YouTubers mais pour mettre en avant un travail de qualité. D’ailleurs, certaines chaînes dans la liste ne sont pas hébergées par la plate-forme.

C.F. Que pensez-vous des YouTubers qui font la promotion de produits ?

A.T.P. Je ne trouve pas ça choquant à partir du moment où cela est bien fait. Après, certains se définissent eux-mêmes comme des influenceurs. Les Français ont une énorme défiance concernant le sponsoring. La législation oblige d’ailleurs à identifier les contenus financés. C’est encore mal vu quand un vidéaste fait du placement de produit. Moi, je n’ai pas de problème avec ça, dès lors qu’il y a un sens. Le pire est une YouTubeuse beauté qui a fait une vidéo pour une voiture. C’est totalement incohérent !

S.M. Ce qui me gêne, c’est quand la publicité est déguisée. Il faut avant tout que le vidéaste ne se trahisse pas. Par exemple, je serais étonné si Usul faisait de la publicité alors que sa promesse initiale est de ne pas en faire. Il faut considérer les YouTubers comme des artistes et accepter la maturité de leur business.

C.F. Les vidéastes sont aussi souvent critiqués pour la qualité de leurs contenus…

S.M. L’objectif de notre livre n’est justement pas de faire une déclaration d’amour aveugle et sans tri à tous les YouTubers. Je trouve ça injuste qu’une fille qui se brosse les dents ait plus de vues qu’une personne qui fournit un travail de qualité. Mais la faute n’est pas à remettre entièrement sur le dos des YouTubers. Les internautes sont aussi responsables car ce sont bien eux qui choisissent de regarder telle ou telle vidéo. J’espère que les chaînes qui proposent de la merde n’entacheront pas la légitimité des vrais vidéastes.

A.T.P. Les vidéastes ont justement pris conscience de ce danger. Experimentboy dans sa vidéo « Stop YoutTube » met en garde contre l’attirance pour les sujets morbides et les« putaclic ». C’est pourquoi le livre n’apprend pas comment faire du clic sur une vidéo mais met l’accent sur la qualité.

C.F. Peut-on dire aujourd’hui que YouTuber est un métier ?

A.T.P. C’est un peu plus complexe que cela étant donné qu’il y a plusieurs moyens de définir ce qu’est un YouTuber. C’est avant tout une passion qui, un jour, peut devenir un moyen de vivre.

S.M. D’ailleurs, les conseils des YouTubers pour monter sa chaîne reposent avant tout sur l’importance d’être soi-même et de faire en priorité ce que l’on aime avant d’aborder les questions techniques.

C.F. La fonction de YouTuber semble réservée aux jeunes. Est-ce vrai ?

A.T.P. Non, certains sont plus âgés que d’autres, à l’image de Pépé Garcia ou encore Bruce d’e-penser.

S.M. YouTube est un médium et n’est ouvert en aucun cas à une seule catégorie de la population. La jeunesse du milieu s’explique par l’antériorité du support qui est relativement récent. Si la plate-forme était plus ancienne, on aurait des YouTubers plus âgés.

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C.F. Parmi les entretiens que vous avez passés avec les Youtubers, lesquels vous ont le plus marqués ?

S.M. J’ai été frappé par le soucis d’intégrité et la gentillesse du Joueur du grenier. Son image a été reprise dans une BD sans son autorisation. Frédéric Molas n’a pas voulu faire arrêter la production pour ne pas causer de tort aux personnes qui ont collaboré sur ce projet et pourraient perdre leur travail.

A.T.P. Antoine Daniel. Il m’a marqué par sa capacité à prendre du recul et son regard critique.

S.M. Je me suis aussi rendu compte d’une chose : les YouTubers qui deviennent des icônes doivent faire face très rapidement à des problèmes que l’on pourrait dire de riches mais ce n’est pas forcément le cas. Ils doivent assumer les haters, un public qui se cache derrière l’anonymat pour les critiquer. Je n’avais pas imaginé que c’était aussi difficile à vivre. C’est pourquoi la plupart se protège en ne côtoyant que leurs homologues.

Le guide des Youtubers, Sebastien Moricard et Alain T. Puyssegur Le guide des Youtubers, en bref

Auteurs : Sébastien Moricard et Alain T. Puyssegur

Paru le 26/10/2016

Editions : Castelmore

Prix : 14,90 €

Résumé : L’ouvrage répertorie plus de 350 chaines francophones sur Internet dans de nombreux domaines comme le jeux vidéo, la vulgarisation des savoirs, mode, beauté, etc. A la fin du livre, une trentaine de YouTubers incontournables racontent leur expérience et donnent des conseils pour se lancer à son tour.  

Propos recueillis par Mélodie Moulin

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