Co-fondateur et PDG de Qwant, Eric Léandri revient sur les valeurs du moteur de recherche et ses ambitions pour prendre des parts de marché à Google.

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Pourriez-vous présenter rapidement Qwant ?

Eric Léandri. Qwant est le seul moteur de recherche généraliste en Europe, c’est-à-dire que nous utilisons nos propres technologies pour référencer les sites Internet à l’instar de Google ou Yahoo!. Notre particularité est que nous nous inscrivons dans une démarche éthique. Ainsi, Qwant est le seul moteur à protéger les données des internautes en se refusant toute collecte de leurs données personnelles. Nous n’exploitons et ni vendons aucune donnée provenant de nos utilisateurs.

Votre démarche éthique ne s’arrête pas à la protection des données mais s’inscrit également dans des actions environnementales et solidaires…

E.L. En effet, nous avons pour objectif de promouvoir un monde triple zéro : zéro exclusion, zéro carbone et zéro pauvreté. Toutes nos émissions de carbone sont déjà intégralement compensées et courant 2018, 100 % de notre énergie électrique proviendra directement de sources d’énergies renouvelables. Nous soutenons dans cette optique la plateforme AkuoCoop du groupe Akuo Energy (le premier producteur indépendant français d’énergie renouvelable, ndlr) et permettons aux internautes d’investir dans des centrales de production d’énergie verte. D’un autre côté, nous sommes partenaires de l’ONG ACTED en faveur de l’engagement social, environnemental et humanitaire. Nous investissons pour cela dans douze projets menés par l’association comme la création d’une école par mois en Afrique à partir de septembre en parallèle du déploiement du Qwant Junior sur ce continent.

Concernant l’importance de la protection des données, constatez-vous une prise de conscience de la part des internautes ?

E.L. Il y a clairement une avancée sur la question depuis quelques années. Plusieurs situations ont notamment ouvert les yeux des internautes. Je pense par exemple à ces Américains qui ont perdu leur police d’assurance à cause de la divulgation de certaines données, à l’utilisation des données de santé par les banques et les assurances ou encore à l’utilisation des cookies pour inciter l’internaute à certains achats en fonction de sa navigation. On sent que les données sont un problème, les gens en ont un peu marre et se sentent traqués.

Au début, les internautes estimaient qu’ils n’avaient rien à cacher mais tout le monde a son jardin secret, sa vie privée qu’il ne souhaite pas divulguer. La protection des données n’a pas seulement un lien avec la NSA et le fait que vous soyez un terroriste, un voleur ou non. La problématique des données s’applique aussi à la publicité qui nous cible et cherche à nous soutirer de l’argent grâce à une bonne connaissance de nous.

Le Règlement européen sur la protection des données (RGPD) qui sera mis en place à partir de mai 2018 va-t-il changer la donne ?

E.L. Les choses en général sont en train de changer. On se rend compte que l’ensemble de la publicité, des clients et des données sont détenus par trois ou quatre plateformes. Mais le RGPD ne permettra pas de passer les données à son voisin sans avoir le consentement explicite de la personne visée. Les cookies seront de même plus difficiles à installer sans autorisation. Il faut que l’on recommence à respecter l’internaute et à le voir comme un client citoyen, une personne qui contribue à faire grandir l’entreprise. De plus en plus d’entreprises en France et en Allemagne se rassemblent dans cette optique. Avec Gravity ou l’alliance Skyline du Monde et du Figaro, les internautes pourront passer d’un endroit à un autre sans que leurs données soient échangées. C’est dans ce sens que l’Europe doit aller en repensant son business model numérique.

Selon vous, peut-on lutter contre Google ? Et comment ?

E.L. En Europe, nous sommes très bons pour vendre des choses à l’image de BlaBlaCar, Zalando ou Vente Privée qui valent aujourd’hui des milliards. Il ne faut pas s’arrêter là et créer de vraies plateformes en B to C en Europe. Même si on récupère 5 à 10 % des parts de marché, c’est intéressant et il faut aller les chercher. Il faut pour cela suivre les directives européennes, être plus éthique, intégrer pleinement le privacy by design, et placer l’utilisateur au centre. On pourra alors construire une donnée éthique et un business model sur du Big Data propre, serein et en phase avec le modèle européen.

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Construire un modèle européen alors qu’il y a des cultures différentes et des langues différentes est compliqué. Comment Qwant a su passer du statut d’entreprise française à européenne ?

E.L. C’est vrai que la barrière de la langue nous a posé problème, notamment au moment d’embaucher des équipes en Allemagne et en Italie. Mais, ce qui est incroyable en Europe, c’est la capacité du marché. En ne comptant que la France et l’Allemagne, on compte 160 millions d’utilisateurs potentiels, soit la moitié des USA, avec seulement deux langues. Dans ces deux pays, on a une qualité de vie et une qualité d’accès à Internet sans commune mesure avec les Américains. C’est un vivier suffisant et une base solide pour devenir un géant mondial.

Quel est le business model de Qwant ?

E.L. Nous fonctionnons grâce à un système d’affiliation très simple. Nous affichons les publicités en fonction des recherches des internautes. Quand un utilisateur tape iPad sur Qwant, nous affichons un iPad et nous prenons une rémunération s’il clique sur le lien, sans pour autant revendre de données par derrière. C’est un système ancien qui marche très bien. D’ailleurs, Google l’a utilisé jusqu’en 2006 et a généré grâce à cela des milliards de dollars en chiffre d’affaires avant de passer à un autre système pour gagner encore plus d’argent. Ce qui est intéressant, c’est de voir que les utilisateurs de Qwant sont de très bons consommateurs car ils ne se sentent pas traqués. Il y a peu de publicité mais quand ils cherchent un produit, ils l’achètent. Le taux de satisfaction des clients est très bon avec un taux de passage à l’acte très différent.

Vous avez levé 18,5 millions d’euros il y a quelques mois. Quels sont vos objectifs à court et long terme ?

E.L. Nous visons les 5 à 10 % du marché européen dans les deux années à venir. En Europe, Google détient 95 % du marché, soit 25 milliards d’euros. Comparé à ce géant, nous paraissons tout petit mais à l’échelle d’une start-up 5 à 10 % du marché représentent un bon investissement.

A plus court terme, nous espérons poursuivre la croissance du trafic sur Qwant de 15 à 20 % par mois, en sachant que le mois dernier nous comptions déjà plus de 40 millions d’utilisateurs. En plus d’améliorer nos produits notamment sur mobile et tablette et de créer un index en Europe, nous allons décliner nos services sur plusieurs thématiques comme Qwant Music qui vient de sortir ou encore Qwant Games. Enfin, nous souhaitons nous étendre sur la planète en développant Qwant Junior en parallèle de Qwant dans les 28 pays de l’Union européenne. Nous nous intéressons également à l’Afrique et au Brésil.

En pleine expansion, quelles sont vos objectifs de recrutement et quels profils recherchez-vous ?

E.L. Nous avons aujourd’hui 80 collaborateurs. Cet effectif devrait atteindre les 150 à la fin de l’année et les 250 l’année prochaine. Nous sommes surtout à la recherche d’ingénieurs pour améliorer nos produits car nous devons constamment veiller à satisfaire nos utilisateurs. J’aimerais également que nous renforcions notre capacité à faire connaître et comprendre ce que l’on fait par exemple avec ACTED. Contrairement à d’autres, nous ne nous rémunérons pas sur les dons des contributeurs. Notre action consiste uniquement à mettre les projets à intérêt sociétal en avant et à les faire connaître, sans en tirer le moindre bénéfice financier.

Propos recueillis par Mélodie Moulin

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