Quel statut pour le journaliste pigiste ? Comment faire valoir ses droits ? Comment s’organiser avec d’autres activités annexes ? Thierry Butzbach, journaliste pigiste, ancien président de l’association Profession Pigiste et auteur du livre Profession Journaliste indépendant (éditions Eyrolles), donne des conseils pour bien démarrer dans le métier.

Culture Formations. Vous étiez journaliste permanent dans une rédaction à Paris. Pourquoi avez-vous choisi de devenir pigiste ?
Thierry Butzbach. Je n’ai pas fait d’école de journalisme. Je suis devenu journaliste par hasard, peu avant mes trente ans. J’ai travaillé pendant dix ans dans un journal parisien. J’ai ensuite suivi ma femme en province et fait un CDD dans la PQR (Presse Quotidienne Régionale). Nous étions au début des années 2000 et le marché était déjà bouché. J’ai fait quelques piges à droite et à gauche et je me suis rendu compte que ce n’était pas si mal. Qu’on pouvait bien en vivre ! Je me suis investi dans l’association Profession Pigiste que j’ai présidé pendant quelques années. Ce fut très riche en rencontres et en échanges.

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C.F. Pensez-vous retourner un jour dans une rédaction fixe ?
T. B. Je pense rester pigiste. Quand j’étais à Paris, il y a une quinzaine d’années, il y avait beaucoup d’échanges : je faisais piger des journalistes qui étaient ensuite embauchés et reprenais plus tard leur statut d’indépendant. A l’époque, on pouvait avoir un parcours très varié et alterner les deux. Aujourd’hui, quand on est en poste, on a peur de partir. Quand on est pigiste, personne ne nous embauche. En fait, les rédacteurs en chef préfèrent garder leurs bons pigistes et embaucher un jeune journaliste pour ne pas prendre de risque. Je pense cependant qu’il y a plus d’avenir pour les pigistes que pour les permanents, aux vues des rédactions qui fondent.

C.F. Qu’est-ce qu’un bon pigiste selon vous ?
T.B. C’est à la fois un bon journaliste et quelqu’un qui sait vendre ses papiers avec des qualités humaines et organisationnelles. Il faut rechercher des sujets, écrire des synopsis, se vendre aux rédactions… Tout cela demande d’être multitâches et très bien organisé. Faire un bon papier, c’est bien. Mais il faut être capable d’anticiper déjà sur un autre article, sinon vous n’aurez pas de boulot pendant un moment. Il faut toujours avoir un coup d’avance. Malheureusement, ce sont des qualités que l’on n’enseigne pas à l’école. Profession Pigiste s’est battu pour qu’il y ait des modules de formation pigiste car on sait bien que la plupart des diplômés vont faire de la pige. Les écoles devraient concevoir de vrais programmes de formation sur la pige. C’est pourquoi j’ai décidé de faire un travail synthétique et compiler de toutes les bonnes pratiques dans mon livre Profession Journaliste indépendant.

« Ne vous attendez pas à générer des revenus avant 4 à 5 mois. »

C.F. Comment bien démarcher une rédaction quand on est débutant ?
T.B. Il n’y a pas de règles. Frappez d’abord aux portes d’un canard ou d’un secteur que vous connaissez le mieux pour avoir une meilleure crédibilité. Au début, cela va vous demander une phase d’investissement important car on va vous tester. Vous devrez faire quasiment le reportage avant de le vendre, ce qui demande du temps. Il est fini le temps où on frappait à la porte en disant simplement « coucou, je suis là ! ». Maintenant, il y a une concurrence importante entre pigistes. On peut être 40/50 à proposer un sujet pour une seule place ! Ne vous attendez pas à dégager de revenus avant 4 à 5 mois. Une fois que vous aurez un bon rapport avec un canard, vous pourrez avoir des piges régulières et ensuite taper à d’autres portes. En effet, c’est de plus en plus rare d’être pigiste exclusif à un magazine.

C.F. Où trouvez-vous l’inspiration pour de nouveaux sujets ?
T.B. Je lève le nez, je traine un peu partout et regarde sur Internet (mais pas que !). Généralement un contact en entraîne un autre et un sujet appelle un sujet. Quand je pars en reportage, je reviens avec pleins d’idées pour d’autres papiers. Et pas forcément en lien avec le sujet que je viens de traiter. Il faut être en permanence en mode « on », même lorsqu’on dîne avec des copains… Ça peut être un peu fatiguant – pour soit comme pour les autres.

C.F. Journaliste pigiste, auteur, auto-entrepreneur… Vous avez répertorié différents statuts de journaliste indépendant dans votre livre. Ont-ils tous la même valeur ?
T.B. Légalement, le pigiste doit avoir un statut de salarié. On peut à la limite faire une pige sous un statut exotique, mais cela doit rester l’exception ! Car les autres statuts sont bien moins intéressants en terme de protection sociale. Cependant, rares sont ceux qui peuvent se satisfaire du seul statut de journaliste pigiste salarié. À côté des piges, presque tout le monde fait un peu de communication ou de presse institutionnelle. Ce n’est pas glorieux mais il faut bien mettre un peu de beurre dans ses épinards. Soyez attentif que ces activités annexes ne deviennent pas majoritaires, car vous perdriez le bénéfice du statut de journaliste professionnel. Et la carte de presse. Faites cependant attention à ne pas tomber dans le piège d’accepter trop de contrats d’auteur ou d’auto-entrepreneur car c’est illégal. Vous n’êtes pas protégé et l’employeur peut avoir des problèmes.

« Méfiez-vous des statuts exotiques. Ils sont moins intéressants en terme de protection sociale et peuvent vous faire perdre votre statut de journaliste professionnel. »

C.F. La carte de presse est-elle justement primordiale aujourd’hui ?
T.B. Plus que jamais ! Elle n’est certes pas nécessaire pour exercer le métier, mais seule sa détention permet actuellement d’accéder à la formation professionnelle et d’exiger la prime d’ancienneté (à partir de 5 ans de détention). En revanche, elle n’est pas nécessaire pour obtenir l’abattement fiscal auquel ont droit des journalistes.

C.F. Est-ce que l’arrivée d’Internet a changé la donne pour les pigistes ?
T.B. Je pensais que ça ouvrirait des opportunités de travail, mais ce n’est pas trop le cas. Dans le web, la pige est tellement mal payée ! La plupart des sites les plus connus rémunèrent au forfait 150 € l’article, pour un travail qui peut vous avoir pris plusieurs jours… Très peu pour moi ! Le bénévolat, je le fais ailleurs. Quand je fais un travail journalistique, j’ai envie d’être payé à ma juste valeur. En dessous de 60/70 € le feuillet j’estime qu’il n’est pas possible. Mais à part dans certains types de presse, il n’y a pas de barème minimum et comme il y a plus d’offres que de demandes, les éditeurs font ce qu’ils veulent. C’est pourquoi chacun doit être responsable et refuser les demandes farfelues.

C.F. Pour finir, auriez-vous des conseils à donner aux jeunes pigistes ?
T.B. Faites attention à ne pas travailler à n’importe quelle condition. S’il s’agit d’un titre prestigieux ou d’un sujet qui vous tient à cœur, on peut comprendre que certains acceptent de travailler au rabais pour faire son book. Mais cela ne doit pas durer car cela casse le marché et contribue à augmenter la précarité des pigistes. Sinon, la vie ne sera pas facile. Louer un appartement, contracter un crédit, être malade ou même avoir un bébé sont des étapes difficiles à négocier en étant pigistes salariés, mais elles sont quasiment infranchissable avec les autres statuts.

livre-profession-journaliste-independantPour aller plus loin : Le livre de Thierry Butzbach constitue un guide complet pour les jeunes journalistes souhaitant faire des piges. Tous les aspects de la vie du journaliste indépendant sont évoqués, des statuts à la fiscalité en passant par les droits et l’organisation du travail.

Titre : Journaliste Pigiste

Editions Eyrolles

Collection : Profession

Sortie le 9 janvier 2017

Pages : 304

Prix : 26 €

Propos recueillis par Mélodie Moulin

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