En 2008, la revue XXI démocratisait un nouveau genre journalistique en France : le mook. Dix ans plus tard, cet hybride de la presse a réussi à se faire une place de choix sur les rayons des librairies. Retour sur ce format particulier avec Guillaume Rebière, journaliste et responsable du M1 Presse Ecrite Web à l’IEJ Paris.

Qu’est-ce qu’un mook et en quoi est-ce différent des autres magazines tels que les revues ?

Le terme « mook » est la contraction des mots « magazine » et « book ». Le mook se caractérise notamment par sa forme particulière (un magazine épais et une couverture rigide comme les livres), par sa périodicité (mensuelle voire trimestrielle), son format long et la place importante qu’il consacre aux visuels (photos et illustrations). Il a également une vocation généraliste alors que le magazine aura tendance à se spécialiser dans un univers en particulier. Le mook présente aussi un coût d’achat plus élevé car il se finance peu, voire pas du tout, par la publicité. Enfin, il est vendu principalement en librairie à l’inverse de la presse présente en kiosque, ce qui peut avoir des incidences juridiques.
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Avec ses formats longs et son prix élevé, le mook ne s’inscrit-il pas à contre-courant des tendances actuelles qui consistent à faire du court, rapide et gratuit ?

Je ne pense pas que ce soit en contradiction avec les besoins et les attentes des lecteurs. On assiste plutôt à une segmentation de l’information. Il y a d’un côté l’information en continu (rapide, courte et à coût réduit) et d’un autre l’information plus lente (formats longs qui prennent du temps et qui coûtent plus cher). Un mook est vendu en moyenne 15 €, soit le prix d’un livre. Or, le lecteur est prêt à payer car c’est le prix pour de l’information de qualité et pour un objet bien fabriqué. D’ailleurs, le mook a connu un essor en France en 2008 et depuis le marché de niche a grossi avec une offre importante aujourd’hui. Le mook « America » est diffusé à 50 000 exemplaires. Cela montre que les Français ont aussi besoin de lire des choses plus structurées.

Qui lit généralement les mooks ?

Je pense que le lectorat est essentiellement composé de CSP+, des personnes qui lisent déjà la presse écrite quotidienne comme Le Figaro ou Le Monde et qui souhaitent aller plus loin. Mais je ne serais pas surpris de voir des jeunes de 25 ans lire ce genre de magazine.

De nombreuses rédactions ont tenté de créer leur mook avec plus ou moins de succès. Le modèle économique plus axé sur la vente des exemplaires et moins sur la publicité est-il viable ?

Le modèle économique de la presse écrite en général est compliqué, surtout pour la presse quotidienne. Avec les mooks, c’est un peu différent car on est sur un marché de niche. Quand on sort 4 numéros par an, il y a moins de frais et le revenu par la diffusion est lissé sur plusieurs mois.

On a longtemps parlé de la revue XXI comme étant l’un des seuls mooks à pouvoir persister. Est-ce qu’il y a de la place aujourd’hui pour d’autres rédactions ?

Je pense que oui à condition de trouver son univers et sa cible. Il y a ainsi trois aspects à bien cerner. D’abord, le contenu. Il ne faut pas rester généraliste mais trouver son univers (par exemple le vin ou la géopolitique) et en parlant autrement. Ensuite, la prise en main avec un produit de qualité, de belles photos, etc. Et enfin, le prix.

Quelles sont les particularités du travail journalistique du mook ?

En travaillant pour un mook, le journaliste a l’occasion de traiter ses sujets sur de longues périodes. Grâce à ce temps plus long, il peut faire particulièrement attention à deux éléments : l’angle du papier et les sources qui sont primordiales. Il peut ainsi traiter des angles qu’on ne peut pas aborder dans l’information quotidienne et mener une enquête approfondie. L’enquête de We Demain sur les pesticides est par exemple abordée de manière typique d’un mook : les journalistes ont eu 6 semaines de travail dont 4 semaines en immersion dans une famille pour voir la différence entre 15 jours de consommation de produits classiques et 15 jours de consommation de produits bio. On est dans l’immersion, l’enquête pure.

J’ai testé ce format avec mes étudiants en M1 Presse écrite cette année. Ils ont eu 6 semaines pour travailler en binôme sur une thématique précise. L’une des équipes a notamment suivi une famille qui accueillait des réfugiés. Ça a très bien marché !

Propos recueillis par Mélodie Moulin

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