Figure de résistance au Soudan, le journaliste Moneim Rahma est exilé en France depuis deux ans. Condamné à mort par son pays pour ses écrits engagés, il vit loin de sa famille. Portrait d’un homme qui a pris les mots comme on prend les armes.

Drapé d’un gallabiya (vêtement traditionnel du Soudan) blanc éclatant, une pipe coincée entre les lèvres, Moneim Rahma a le regard dans le vide. Il raconte ses souvenirs encore douloureux, du temps où il était journaliste dans son pays d’Afrique du Nord. Son auditoire du jour, de jeunes élèves du lycée Simone Weil à Conflans Sainte-Honorine, l’écoute très attentivement. Emprisonné, torturé et condamné à mort pour ses écrits, cet auteur en exil à Paris depuis deux ans est la preuve qu’on se bat encore dans le monde pour la liberté d’expression. Son récit indigne, surprend, par sa brutale simplicité.

Journaliste Renvoyé spécial Moneim Rahma

Le journaliste exilé Moneim Rahma est venu à la rencontre des élèves du lycée Simon Weil pour partager son histoire.

Avant d’entamer son récit, le poète soudanais présente en anglais la situation de son pays. Ancienne colonie anglaise, le Soudan devient indépendant en 1956. Depuis, le pays s’est enfermé « dans un cercle vicieux : une alternance de révolutions, d’essais de régimes démocratiques et de régimes dictatoriaux. Cela fait 27 ans que le président Omar el-Beshir règne en opprimant son peuple ». Sur les 21 journaux nationaux, seulement trois seraient indépendants. Les autres sont détenus par le gouvernement ou ses alliés. Dix-sept journalistes dont onze femmes sont aujourd’hui emprisonnés. Des chiffres qui corroborent le classement de Reporters sans frontières affichant le Soudan au 174e rang sur 180 en matière de liberté de la presse.

Une première plume incisive

De son vrai nom Abdelmoneim Mohamed Ahmed Raahmallah, ce quinquagénaire est originaire d’El-Damer, dans la région du Nil au Soudan du Nord. Artiste dans l’âme, il souhaite très jeune devenir poète. Il dévoile d’ailleurs au fil des années un talent incontestable pour la maîtrise des mots. Sa famille est cependant très pauvre. Il est contraint d’apprendre un métier plus porteur et suit des études de commerce à l’université du Caire. Diplômé en 1986, il ne peut oublier sa passion pour le journalisme. Il décroche de cette manière un premier emploi en tant que comptable au journal Al Adwa. C’est là que le jeune homme commence à écrire ses premiers articles. Il milite en parallèle contre le Front National Islamique (FNI) au pouvoir à partir de 1989 après un coup d’état militaire.

Le gouvernement prend très vite le contrôle absolu du pays en dissolvant les partis politiques, les organisations de la société civile et les associations culturelles. Il suspend la publication des journaux et arrête intellectuels, écrivains et poètes qui lui sont hostiles. Pour éviter d’être à son tour enfermé dans les « maisons fantômes », Moneim Rahma s’enfuit à Asmara en Erythrée. Il lutte alors activement contre le caractère dictatorial du gouvernement soudanais, sous le pseudonyme d’Amara Mohamed Saleh. Il fonde notamment son propre journal, Bells of Freedom (Les Cloches de la Liberté), dans lequel il prône la démocratie, la paix, les droits de l’homme, le développement et la religion. « Tout ce que j’écrivais était contre le régime, contre l’islamisme radical, contre la charia. Tout ce que je voulais, c’était la démocratie et la liberté d’expression. » Le canard sera néanmoins fermé dans les années 2000.

Reporters sans frontières Soudan liberté presse

Le Soudan est classé 174e sur 180 pays respectant la liberté de la presse selon Reporters sans Frontières.

Du journaliste à l’artiste

En 2001, le journaliste est transféré à Nairobi, au Kenya. Il travaille alors pour la radio « Soudan Radio Service », spécialisée dans l’éducation civique. Quatre ans plus tard, il retourne dans la province du Nil Bleu au Soudan, région qui vient d’être libérée par l’armée populaire (MPSL/A). Moneim Rahma endosse alors le rôle de responsable de communication dans la nouvelle administration civile. Il se consacre à la culture en créant notamment l’organisation « Soudan de la culture et des arts » pour promouvoir toutes les cultures soudanaises. Il diffuse, à travers du théâtre itinérant, des messages de paix entre les différents peuples, religions et traditions. Enfin, il s’intéresse au cinéma en fondant, en 2009, l’association « Groupe du Cinéma Soudanais », avec laquelle il produit quelques courts-métrages éducatifs sur la santé des enfants, grâce au soutien du ministère de la Santé.

« Coup de bâton sur le genou »

En 2010, Moneim Rahma reprend ses fonctions de journaliste en créant la revue El Zarqaa (« le bleu » en arabe, en référence au Nil). Dans sa rubrique « Coup de bâton sur le genou », il y aborde des sujets sensibles comme la sécurité et demande à l’armée de quitter les villages. Malheureusement, les combats reprennent entre l’armée régulière et l’armée populaire dans la région du Nil Bleu. Le journaliste tente dès lors de s’enfuir mais est arrêté par l’armée du président el-Beshir à cause de ses écrits.

« J’ai été torturé nuit et jour pendant un an, raconte-t-il les yeux fixés droit devant lui. En référence à ma rubrique, ils m’ont cassé les genoux avec un bâton. J’étais seul, dans une cellule minuscule, sans médecin pour me soigner. J’ai perdu plusieurs dents. Je garde encore sur le corps les traces de cette année de torture. »

Condamné à mort, il est sauvé par une opération menée par Amnesty international. C’est ainsi qu’il est assigné à domicile pendant 6 mois. Il peut rejoindre sa famille sur l’île de Touti à 900 km de là. Etonnement, le journaliste se remémore cette période sombre avec beaucoup de calme et de recul. Il tente même un trait d’humour : « J’étais tellement sale et laid, même si je suis déjà laid naturellement, que mes enfants ne m’ont pas reconnu. »

Un combat pour la liberté d’expression récompensée

La peine de mort n’étant pas levée, il ne peut exercer aucune activité sans menacer sa sécurité et celle de sa famille. Il décide donc de s’enfuir en passant par l’Ethiopie, pays natal de sa femme. « Nous avons vendu tout ce que nous avions pour avoir un peu d’argent. Je me suis senti comme une femme divorcée qui retourne dans sa famille. » Grâce à l’aide de ses amis mais aussi « avec beaucoup de hasard et de chance », il atteint la frontière éthiopienne en mars 2013.

journaliste Moneim Rahma liberté presse

Son combat pour la paix et la liberté est reconnu à l’international quand il reçoit en janvier 2015 le prix Pen international pour la liberté d’expression. « Cette récompense est la consécration de tous ces sacrifices et ces souffrances, explique-t-il. Quand je l’ai reçu, j’allais très mal moralement et physiquement. Grâce à l’argent attaché à la récompense, j’ai pu acheté à ma femme une bague de fiançailles en remplacement de celle que nous avions dû vendre pour fuir. » En évoquant sa femme, Moneim Rahma a les yeux qui pétillent.  « Elle a toujours été là pour me soutenir et pour soutenir notre famille. Aujourd’hui encore. »

L’exil difficile de Moneim Rahma en France

En mai 2015, les autorités éthiopiennes menacent de remettre les réfugiés soudanais à leur gouvernement. Moneim Rahma est obligé d’abandonner sa femme et ses quatre enfants. Il rejoint ainsi la France, « seul pays qui s’oppose au Soudan ». Il séjourne depuis à la Maison des journalistes à Paris en attendant d’obtenir le statut de réfugié. « La Maison des journalistes est une spécificité française, un cas unique au monde et la meilleure chose que je connaisse. La maison peut accueillir jusqu’à 14 journalistes en exil. Elle nous offre le logement, le transport et des facilités de contacts. C’est exceptionnel. J’aimerais qu’il existe des endroits comme celui-ci partout dans le monde. »

Cependant, le journaliste soudanais doit faire face à une épreuve à laquelle il ne s’attendait pas : l’administration française. « Avec un prix international et une condamnation à mort au-dessus de la tête, je pensais qu’obtenir le statut de réfugié en France serait facile. Mais l’administration me fait patienter de rendez-vous en rendez-vous sans aucun résultat », constate l’écrivain avec désarroi. Il a d’ailleurs écrit un poème sur le sujet, intitulé « Colère ».

« Je n’ai aucun regret et si c’était à refaire, je le referais »

En attendant d’obtenir le statut de réfugié et de revoir sa femme, le journaliste ne s’appesantit pas sur son sort. Il continue d’écrire notamment des poèmes et chansons qui sont autant de sources de vitalité, de paix et de résistance. Ses projets à court terme ? « Traduire mes deux romans et des recueils de poèmes en français. Je travaille aussi sur la rédaction d’un livre en collaboration avec des artistes que j’ai rencontré au Social Bar. J’ai aussi de nombreux projets avec Arthur H. »

Moneim Rahma rencontre lycéens

« C’est chaud« , les élèves du lycée Simon Weil à Conflans Sainte-Honorine, touchés et choqués par l’histoire de Moneim Rahma.

Il tient également à partager son expérience en rencontrant des jeunes Français. Des rendez-vous qui sont organisés dans le cadre de l’opération Renvoyé Spécial, en partenariat avec la Maison des Journalistes et la mission Arcadi. « Je pense que tout le monde peut tirer des leçons de mon histoire. Il faut se battre et être courageux. »

Et quand on lui demande s’il regrette ses actions, il répond avec force et détermination :

« Je ne regrette rien. Je suis content de m’être soulevé pour exprimer mes idées. C’est la meilleure solution pour rendre l’humanité plus humaine. La liberté d’expression est plus importante que la vie elle-même. Si c’était à refaire, je le referais. »

Mélodie Moulin

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