D’un côté, encensés comme étant un outil facilitateur ; de l’autre, incendiés comme dégradant les valeurs du journalisme. Les réseaux sociaux ne font pas l’unanimité dans la profession. Était-ce pour autant mieux avant leur apparition ?

94 % des journalistes en France utilisent les réseaux sociaux dans le cadre de leur travail. Plus de la moitié déclare même ne pas pouvoir s’en passer, selon une étude de Cision et Canterbury Church University. Il est vrai que les médias sociaux prennent de plus en plus de place dans la vie des journalistes. S’informer, publier du contenu, réseauter… Les plateformes communautaires sont d’une aide importante (32 % des journalistes estiment qu’ils améliorent leur productivité).

Cependant, ils ont aussi leur revers de médaille : 61% des sondés pensent qu’ils dégradent les valeurs du journalisme., tandis que 86 % estiment qu’ils encouragent la rapidité au détriment de l’analyse. L’étude montre que les avis divergent en fonction des générations, les 46-64 ans étant plus méfiants que les 18-27 ans. Sans entrer dans la guerre des Anciens contre les Modernes, était-ce mieux avant ?

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D’après une étude menée par Cision et Canterbury Christ Church University en 2017

Le culte de l’instantanéité

Periscope, live tweet, Facebook Live ou même YouTube Live… La priorité au direct n’est plus le luxe de quelques émissions télévisées. Désormais, tout ce qui se passe dans le monde entier peut être suivi en temps réel où que l’on soit. Impatient, avide de tout savoir et soucieux de ne rien louper (le fameux FOMO pour « fear of missing out »), l’internaute ingurgite les informations plus qu’il ne peut en ingérer. Pour assouvir ce besoin pressant, les journalistes tiennent la cadence. N’attendons pas le JT de 20h, parce que d’ici là il sera trop tard, tout le monde saura déjà ! Il faut sortir l’information avant les autres, sans parfois vérifier la source et surtout sans prendre le temps d’analyser. C’est ainsi qu’en 2015 l’annonce du décès de Martin Bouygues s’est propagée alors que ce dernier était en pleine santé.

L’analyse, c’est justement la grande perdante de cette course à l’instantanéité, selon 86 % des journalistes interrogés par Cision. « C’est n’est pas une question d’Internet mais plutôt un problème du marché, estime Jérôme Godefroy, ancien journaliste. Avant le web, il y avait une économie bien installée. On a déjà connu ce phénomène avec l’apparition de la TNT qui a créé une concurrence accrue. Aujourd’hui, les médias n’ont plus d’argent. Or il faut du temps et de l’argent pour avoir de l’information. Je sais que nous allons trouver un nouveau système économique. » Ainsi, The Wall Street Journal n’hésite pas à envoyer trois journalistes enquêter pendant six mois sur une affaire.

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L’utilisation de l’intelligence artificielle et des robots permettrait d’automatiser certaines tâches des journalistes pour leur laisser plus de temps pour enquêter.

D’ailleurs la technologie — et plus particulièrement les robots à intelligence artificielle — peut être un véritable allié pour permettre aux journalistes de gagner du temps et de se concentrer sur des informations à valeur ajoutée. Ainsi, l’agence presse AP « considère que l’utilisation du robot permet d’économiser 20% du temps des journalistes pour la couverture de ces résultats financiers », peut-on lire sur le site de l’Informaticien.

L’apogée du commentaire

Bien que l’objectivité soit quasi impossible, le journalisme, à l’instar du roman pour Stendhal, se doit d’être par définition le plus possible « un miroir qu’on promène le long d’un chemin ». Le rôle du reporter est alors de décrire ce qu’il voit sans émettre de jugement de valeur. En inclinant le miroir de telle ou telle manière, il peut faire des zooms sur des situations particulières et donner des axes de réflexion. Avec l’avènement des réseaux sociaux, les journalistes se transforment en éditorialistes et ne manquent pas une occasion de donner leur avis. Besoin de reconnaissance ? Publicité cachée ? Les raisons sont nombreuses et d’ailleurs très bien expliquées dans le livre de Benjamin Bousquet, Journaliste, l’ennemi qu’on adore.

Cette « éditorialisation » massive peut desservir la profession, cataloguée comme « prenant partie » et « tous pourris ». Benjamin Bousquet appelle d’ailleurs à « faire la différence entre les journalistes et les éditorialistes ». Conscient que cette habitude de donner son avis peut atteindre à la réputation des journaux qui tentent de couvrir l’actualité le plus objectivement possible, le New York Times a publié récemment à destination de ses journalistes des règles à suivre sur les réseaux sociaux. Par exemple, « ne pas exprimer d’opinions partisanes, promouvoir des opinions politiques, approuver des candidats, publier des commentaires offensants ou tout autre chose qui pourrait contrarier la réputation du journal ».

Révélateurs d’informations

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La photo tweetée par Janis Krums le 15 janvier 2009 suite à l’amerrissage d’un avion sur l’Hudson river © JANIS KRUMS

Autrefois, les journaux révélaient des informations. Aujourd’hui, elles apparaissent en avant-première sur les réseaux sociaux. Désormais les internautes deviennent eux-mêmes diffuseurs et producteurs d’actualité (le journalisme citoyen). C’est ainsi que l’affaire DSK a été révélé par un tweet ou encore que la première photo de l’amerrissage d’un avion sur la Hudson river a été publiée sur Twitter par un entrepreneur, Janis Krums. Il faut dire que ces nouveaux médias représentent une source d’informations intarissable. C’est d’ailleurs grâce à Twitter que le monde entier a pu suivre le procès de DSK en direct, alors que les caméras n’étaient pas autorisées dans la salle. Internet se transforme même en une sorte de version mobile du fil rouge d’Europe 1, facilitant la mise en relation entre les témoins d’un fait et les journalistes.

Le revers de la médaille de cette profusion d’informations est qu’il devient de plus en plus difficile de démêler le vrai du faux. On voit ainsi apparaître le phénomène des fake news. Selon l’études de Cision, 72 % des journalistes les percevraient comme un grave problème, particulièrement pour ceux qui traitent des sujets politiques (84%). Pour éviter la propagation de ces fausses informations, de multiples outils sont mis en place par les réseaux sociaux et des services spécifiques sont proposés par les médias comme les Décodeurs du Monde ou encore Désintox de Libération.

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D’après une étude menée par Cision et Canterbury Christ Church University en 2017

En plus de ces opérations de fact-checking, les journalistes doivent doublement vérifier la véracité des informations qu’ils récoltent sur la toile. « Les réseaux sociaux ne peuvent pas être la principale source d’information car celle-ci est soit biaisée soit de seconde ou de troisième main, prévient Jérôme Godefroy. Il est primordial d’aller parler aux sources. C’est un travail simple et basique, pas toujours glorieux mais nécessaire. » Pour Benjamin Bousquet, si les journalistes ne se servaient que des réseaux sociaux pour alimenter les articles, « on assisterait à un phénomène d’échanges fondés uniquement sur la rumeur et sur le ouï-dire. » Il prend d’ailleurs pour exemple la campagne de communication organisée par la marque Carambar et l’agence Fred et Farid. Suite à une annonce sur les réseaux sociaux qu’ils arrêtaient les blagues sur les emballages, de nombreux articles ont repris l’information et créé le buzz.

Vers un nouveau journalisme ?

Alors, le journaliste était-il mieux avant les réseaux sociaux ? Jérôme Godefroy considère qu’ « il n’y a pas d’avant ou après. Les réseaux sociaux viennent s’ajouter aux outils du journaliste mais ne remplacent pas les bases du métier que sont le reportage et la rencontre avec les gens ». Le journaliste à la retraite avoue n’avoir d’ailleurs rien contre ces plateformes, lui-même étant un fervent utilisateur de Twitter. Les réseaux sociaux ne sont ainsi pas à prendre comme une menace mais plutôt pour ce qu’ils sont : des outils pouvant faciliter l’accès à l’information et sa diffusion. Malgré les travers que nous venons de décortiquer, les réseaux sociaux restent une formidable opportunité pour le journalisme de faire preuve de créativité et de se réinventer.

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Mélodie Moulin

Retrouvez notre dossier sur les évolutions du journalisme

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