En cette année d’élection présidentielle, Karim Rissouli (C Politique et l’Emission politique) et Bruce Toussaint (C dans l’air et C Polémique) ont répondu à nos questions sur leur quotidien en tant que journalistes politiques à France Télévisions.

Culture Formations. Comment se prépare une année d’élection présidentielle quand on est journaliste politique ?
Karim Rissouli. Il n’y a pas de préparation spécifique. On travaille plus mais avec les mêmes méthodes que d’habitude. Il est important d’avoir une bonne culture générale et des connaissances solides sur la 5ème République, les institutions, etc. Pour cela, il faut lire autant d’ouvrages que possible sur le sujet.
Bruce Toussaint. On ne fait pas de stage d’été, si c’est ce à quoi vous pensez ! D’ailleurs, nous aurions été bien embêtés si nous avions commencé à travailler sur les présidentiables cet été… Nous nous aidons surtout de notre vécu. On s’est par exemple servi de notre expérience lors de la primaire en 2011 pour tenter de comprendre la primaire de droite cette année.

C.F. Le choix du face à face Le Pen/Buisson dans l’Emission politique sur France 2, le 9 février dernier, a fait polémique. Comment choisit-on de donner la parole aux extrêmes ?
K.R. Quand on a décidé de faire intervenir Patrick Buisson contre Marine Le Pen, il y a eu un vrai débat dans la rédaction. Il y avait du pour et du contre et le vote a penché en faveur de l’invitation de M. Buisson. On a fait le pari qu’il serait le plus à même de confronter Marine Le Pen dans ses idées et à pointer du doigt ses faiblesses. Ensuite, je pense qu’il faut traiter cette dernière comme les autres candidats. Si on la maltraite, cela peut la servir. Il faut faire le pari de l’intelligence du téléspectateur.
B.T. Je suis surpris que l’on porte autant d’importance à cette séquence. La consommation d’actualité politique a explosé depuis 5 ans. Aujourd’hui, il existe tellement de moyens de se faire un avis sur un politique, contrairerement à autrefois où toute la France regardait une seule et unique émission pour se faire une idée. Dans une rédaction, le débat tient une place primordiale pour déterminer de quoi on va parler. Le questionnement est d’ailleurs la source de notre métier. On fait des paris et parfois on se plante. Personnellement, tous les dimanches, quelques minutes après le lancement de mon émission, je me dis que je n’aurais pas dû faire inviter telle ou telle personne.

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C.F. Karim Rissouli, vous avez publié, durant l’été 2016, Conversations privées avec le Président. Comment s’est passé la préparation de l’ouvrage ?
K.R. J’aime écrire des livres car cela permet d’aller plus loin dans le traitement d’une information. C’est mon troisième volume. Je l’ai rédigé avec Antonin André. Ce n’est pas simple d’écrire à quatre mains. On avait déjà fait L’homme qui ne devait pas être Président. A cette époque, on avait fait le pari très tôt qu’Hollande pourrait gêner DSK alors que ce dernier était en haut des sondages. Ensuite, on s’est demandé comment le Président encaissait l’exercice du pouvoir. Nous l’avons rencontré en mai 2013. Il parlait avec une liberté de ton impressionnante. On lui a dit qu’on aimerait le voir à tous les moments clés de son quinquennat et c’est ce que nous avons fait. Nous n’étions pas passés par le service presse. Ainsi, il n’y avait pas de conseiller de communication dans la salle pendant nos entretiens. François Hollande avait alors un discours totalement différent, beaucoup plus libre. Chaque mois, on pensait que ça allait s’arrêter. Mais, non ! Nous ignorions qu’il y avait un autre projet similaire. Nous avons eu la chance de sortir notre livre deux mois plus tôt.

C.F. Côtoyer régulièrement les hommes politiques crée des liens. Comment éviter les amitiés et les conflits d’intérêt ?
K.R. Avec François Hollande, nos entretiens traitaient uniquement d’actualité politique. Nous n’avons pas créé de relations intimes. C’est différent quand on suit quotidiennement un politique pendant une campagne. J’ai par exemple fait le tour du monde avec Ségolène Royal. Au bout d’un moment on finit par se connaître. L’une des raisons qui m’a fait quitter Europe 1 est de voir mes collègues plus âgés lier des amitiés avec les politiques. C’est normal, car ce sont des êtres humains. Quand on est journaliste politique, il faut changer régulièrement d’émission pour ne pas trop se rapprocher d’un parti ou d’une personne. Aujourd’hui, j’ai l’avantage de les voir très peu et je ne cherche pas à les rencontrer pour garder une fraîcheur en plateau.
B.T. Les hommes politiques viennent à notre rencontre dans une logique de séduction. Ils tentent de créer une proximité entre nous. Par exemple, Ségolène Royal m’a, un jour, fêté mon anniversaire et m’a presque fait la bise ! Il y a en permanence cette espèce de relation un peu bizarre. En 10 ans, j’ai fait beaucoup d’interviews politiques mais j’ai mis du temps à comprendre que ça ne sert à rien d’être sympa avec eux à l’antenne. A la fin de l’interview, ils te diront quand même au revoir et ils reviendront.
K.R. C’est vrai qu’ils n’ont pas la même attitude dans et en dehors du plateau. Un jour, Jean-Luc Mélenchon nous a tapé dessus pendant 2h30. Il a fait de nous un punching-ball mais il savait que c’était un jeu. Dès que la caméra s’est éteinte, il a changé de comportement. Le problème est qu’il donne ainsi la permission à ses sympathisants de nous insulter. C’est dangereux.

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C.F. Pensez-vous que les journalistes sont menacés si Marine Le Pen arrive au pouvoir ?
B.T. C’est difficile de répondre car ces élections sont un tel saut dans l’inconnu. Je pense qu’en cas de victoire du FN, beaucoup de journalistes seront tentés par une forme de résistance.
K.R. A France Télévisions, il y aura un trouble quel que soit le nom du Président. Je ne me pose pas la question de la menace uniquement en cas d’élection de Marine Le Pen. Je ne sais pas non plus quel sera le rapport aux médias des autres candidats. Il y aura dans tous les cas une part d’inconnu.

C.F. Comment peut-on changer selon vous la mauvaise opinion des Français vis-à-vis des journalistes ?
B.T. C’est compliqué car on nous met tous dans le même sac : « les médias ». Mais les médias, ça regroupe autant NRJ12 que Karim Rissouli ! Je pense qu’on a intérêt à se remettre en question sans passer pour autant notre temps à nous auto-critiquer comme nous le faisons actuellement. Le problème n°1 de la télévision, c’est notre représentation. La télévision a été trop longtemps aux mains des hommes blancs de plus de 50 ans. C’est pour cela qu’il nous faut des femmes, beaucoup de femmes. Idem pour la diversité. C’est très important.
K.R. Il faut aussi apprendre à reconnaître nos erreurs. On ne le fait pas assez.

Propos recueillis par Mélodie Moulin

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