L’ICANN, organisation qui coordonne les adresses IP et les noms de domaine d’Internet, est officiellement indépendante des Etats-Unis depuis le 1er octobre. Retour sur les enjeux d’un tel changement avec Mathieu Weill, directeur de l’AFNIC (registre Internet des noms de domaine en .fr) et co-président du groupe de travail international sur la réforme à l’ICANN.

Culture Formations. L’ICANN est officiellement émancipée des Etats-Unis depuis le 1er octobre. Quelle a été votre réaction lors de l’annonce ?

Mathieu Weill. Ce fut un grand soulagement car nous avons vécu ces dernières semaines beaucoup de rebondissements sur la scène politique aux Etats-Unis, surtout en cette période de campagne présidentielle. Le suspens nous a tenu en haleine jusqu’à la dernière minute avec la tentative de recours à la justice de quatre procureurs généraux.

C.F. L’émancipation est-elle définitive ou bien peut-il y avoir encore des surprises ?

M.W. Il paraît difficile de revenir en arrière. Le cordon ombilical est bien coupé. Il faut maintenant faire vivre l’ICANN dans de nouveaux contextes.

C.F. Justement, comment va s’organiser désormais l’organisation ?

M.W. L’ICANN est devenue plus indépendante et repose sur un système multipartite. Avant, le gouvernement américain jouait un rôle de tuteur ; désormais, l’ensemble des parties prenantes (c’est-à-dire des entreprises, des universitaires, des experts techniques, des membres de la société civile, des gouvernements et d’autres) se partage l’équilibre des pouvoirs. Pour gouverner Internet, chacune des parties prenantes devra se montrer à la hauteur de ses nouvelles responsabilités.

C.F. Les Etats-Unis exerçaient-ils vraiment leur autorité sur l’ICANN ?

M.W. En tant que tuteurs, ils essayaient de se garder au maximum d’intervenir mais leur présence se faisait quand même sentir : ils faisaient passer régulièrement des messages pour que les décisions prises servent leurs intérêts.

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C.F. Et maintenant, ont-ils toujours un rôle à jouer auprès de l’ICANN ?

M.W. Ils sont très bien placés dans la nouvelle organisation : les acteurs opérationnels du secteur privé sont majoritairement américains et de culture anglo-saxonne. Le gouvernement reste partie prenante de l’ICANN et surtout, l’organisation reste basée en Californie et régie par la loi américaine.

C.F. Pourquoi ne pas avoir créé une organisation internationale comme l’ONU ?

M.W. Notre volonté était de construire un système égalitaire, dans lequel chaque voix a la même force. La création d’une organisation internationale était exclue par les Etats-Unis qui n’aiment pas ce type d’organisations car elles sont pilotées par des gouvernements et ils pourraient perdre de leur influence. C’est la même raison pour laquelle nous avons écarté la solution de l’ONU.

C.F. Qu’est-ce que cela va changer pour l’AFNIC et pour les internautes ?

M.W. Cela n’a aucune incidence sur les internautes et leur expérience en ligne. D’ailleurs le changement est passé totalement inaperçu. Concernant l’AFNIC, nous n’aurons plus besoin de demander l’accord du gouvernement américain lorsque nous prendrons une décision concernant notre domaine « .fr ». Même si les Etats-Unis ne nous ont jamais posé de problèmes, il n’y avait aucune raison qu’ils aient un droit de regard sur notre travail ! Pour le reste, rien ne changera car les réformes sont intervenues au niveau de la gouvernance. Nous constaterons les modifications seulement en cas de crise.

C.F. L’émancipation est issue de longues années de négociations. Le résultat final est pourtant loin des premières propositions faites. Êtes-vous quand même satisfait ?

M.W. C’est ce que l’on pouvait espérer de mieux. Il y avait certains sujets difficiles sur lesquels nous ne pouvions rien attendre, comme la question du siège social basé aux Etats-Unis. Ce qui est important selon moi, c’est que les Etats-Unis et le secteur privé ont reconnu que les gouvernements avaient un rôle à jouer dans le dispositif et qu’ils soient tous sur le même pied d’égalité. C’est un réel progrès !

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C.F. Et maintenant, quelles sont les prochaines étapes ?

M.W. Nous avons construit une nouvelle structure. C’était important pour poser les bases. Maintenant, il faut poursuivre les réformes pour faire évoluer la culture et notamment internationaliser l’organisation de l’intérieur. L’objectif est que cette dernière reconnaisse que l’ensemble de ses acteurs, peu importe leur culture, leur langue, leur âge, leur genre et leur parcours professionnel, peuvent participer.

C.F. Quel enseignement tiré vous de cette expérience ?

M.W. Internet, d’une manière générale, n’est pas seulement un endroit où se développe une économie numérique. C’est aussi un espace politique. On l’a vu ces dernières semaines, réformer l’ICANN s’apparentait à une véritable croisade car Internet est un bien commun qu’il faut se partager. La question est de savoir qui va prendre les décisions pour demain. Il faut réfléchir à la manière dont on va gérer correctement le web, c’est notre rôle mais aussi celui des générations à venir.

L’ICANN, c’est quoi ?

Créée en 1998, l’ICANN est une organisation californienne à but non lucratif destinée à assurer l’administration des ressources numériques d’Internet. C’est elle par exemple qui décide que les sites français se terminent par « .fr » et non pas par « .fra ». Elle attribue et assure aussi la gouvernance des noms de domaine de premiers niveaux (« .com », « .net », « .org », etc.) et fait le lien entre les adresses chiffrées/IP (192.13.26) lues par les ordinateurs et les adresses lettrées (www.culture-formations.fr) plus faciles à retenir par l’homme. Autant dire que l’ICANN joue un rôle central pour le développement d’Internet. L’organisation est depuis sa création sous la tutelle du gouvernement américain. Une main mise sur la toile que les autres gouvernements n’acceptent pas. 150 pays dont la France, la Russie, la Chine et l’Allemagne ont fait pression pour que les Etats-Unis ne renouvellent pas le contrat qui les lie à l’ICANN. En mars 2014, Barack Obama cédait. Pendant deux ans, l’ensemble des acteurs (Etats, entreprises du net, sociétés civiles) ont travaillé — non sans débats houleux — sur l’élaboration d’un texte définissant une nouvelle ICANN plus indépendante. Le texte validé, ménageant les intérêts des Etats-Unis, n’a pourtant pas fait l’unanimité. Les Républicains américains craignent de laisser une partie du contrôle d’Internet à des pays qui ne respectent pas la liberté d’expression et les droits de l’Homme. En France, Axelle Lemaire, secrétaire d’Etat au numérique, s’est plutôt inquiétée d’un transfert de pouvoir à une entreprise privée qui pourrait « marginaliser les Etats dans les processus de décision ».

Propos recueillis par Mélodie Moulin

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