Pourquoi consultons-nous jusqu’à 200 fois notre téléphone par jour ? Pourquoi partageons-nous nos moindres déplacements sur les réseaux sociaux ? Sommes-nous tous accros au numérique ? L’analyse de Michael Stora, psychologue spécialisé en numérique.

32 millions de Français sont inscrits sur un réseau social. 28 millions possèdent un smartphone. 9 millions ont une tablette. Entourés d’objets connectés, nous avons fait du digital une seconde peau. Dans leur dernier ouvrage, Hyperconnexion (2017, Larousse), Michael Stora, fondateur de l’observatoire des mondes numériques en sciences humaines (OMNSH), et Anne Ulpat, journaliste spécialiste des questions de santé, dressent le portrait de notre société ultra-connectée. Explications.

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Pourquoi écrire un livre sur l’hyperconnexion ?

Michael Stora. Je travaille depuis quinze ans dans le monde du numérique. C’est un univers passionnant à observer en tant que psychologue. Il y a douze ans, j’ai écrit un livre qui faisait un peu l’état des lieux du digital : un espace très intéressant que je percevais avec un enthousiasme incroyable. Puis, grâce à mon métier, j’ai pu observer de nouveaux phénomènes. Avec les innovations technologiques, on devenait de plus en plus hyper connecté. Comme un nouvel état des lieux une décennie plus tard, j’ai décidé d’aborder dans ce livre toutes les grandes applications dans le numérique en essayant de les décrypter, sans jugement moral.

En 12 ans, qu’est-ce qui a changé dans notre rapport au numérique ?

M.S. L’évolution est avant tout liée à la technologie. Avant, il n’y avait pas de 4G, ni de haut débit. Le tactile était très cher et Facebook n’existait pas. Le seul réseau social était Skyblog, pour lequel j’ai travaillé dans une cellule psychologique. C’était l’époque d’une culture Internet du second degré, la culture du bal masqué. Il était possible d’être plus ludique. L’avènement de Facebook est venu interrompre quelque chose dans ce rapport à la créativité.

En quoi Facebook a-t-il transformé Internet ?

M.S. Facebook est apparu quelques temps après la télé-réalité et ce n’est pas un hasard. Je qualifie d’ailleurs ce réseau social d’ « Internet-réalité ». Mark Zuckerberg voulait qu’Internet soit Facebook et il a créé une société très idéalisée et narcissique. Les internautes se doivent d’aller bien et de poster des messages affligeants de leur bonheur et réussite, même si c’est faux. Il faut correspondre à une apparence, à un canon, à l’image du like (dans le fait d’être « comme »). Cela a créé un changement de mentalité, surtout chez les parents vis-à-vis de leurs enfants qui deviennent une prolongation de ces idéalisations.

Au final, ces enfants-là, les millenials, sont issus d’une génération très idéalisée, habituée à maîtriser les images mais qui subit de grandes désillusions, notamment dans le monde du travail.

Hyperconnexion Facebook accro notification Culture Formations« On se rend compte qu’on n’est pas tant accro à l’objet mais à l’autre qui va me liker ou me répondre. »

Comment lutter contre cette fragilité narcissique ?

M.S. Il y a trois manières : la première est de faire preuve de créativité, ce qui est difficile dans un monde digital qui ne le permet pas ; la seconde, c’est en faisant preuve de second degré et d’humour qu’on peut se défendre et échapper à la pression de réussite ; enfin la 3e est quand l’objet prend une dimension antidépressive mais qui peut nous faire entrer dans une boucle addictive…

Peut-on dire que nous sommes « accro » au digital ?

M.S. C’est vrai que le digital peut créer de vrais cas d’addiction comportementale. On retrouve ainsi le circuit de la récompense qui donne des décharges de plaisir dans les jeux vidéo en ligne ou dans le fait de collectionner les « like ». Il y a de vrais cas d’addiction au virtuel qui avant touchait particulièrement les jeunes en cours de déscolarisation, passionnés de jeux vidéo. A l’époque, le online débutait à peine, il fallait ramer pour qu’une page s’affiche. Aujourd’hui, on a tous des comportements compulsifs comme dégainer son smartphone pour voir si on a des commentaires ou lire un mail. Un geste proche de l’idée de la cigarette pour calmer ses pressions intérieures.

A partir de quel moment peut-on dire que l’on est trop connecté ?

M.S. Un journaliste, Guy Birenbaum, raconte dans un livre (Vous m’avez manqué) comment il a fait un burn out à force d’écrire et de publier partout sur les réseaux sociaux. La plupart du temps, c’est l’entourage qui se rend compte que la personne est trop connectée, quand elle ne lâche pas les écrans ni même à table ou en vacances. L’addiction peut se porter sur divers éléments comme les réseaux sociaux, les petits jeux en ligne, les infos en continu…

C’est vrai que c’est une tendance. La première fonction du smartphone après les SMS est d’ailleurs les réseaux sociaux. Quand on est adulte, si on est dans une forme de compulsion, on se rend compte qu’on n’est pas tant accro à l’objet mais à l’autre qui va me liker ou me répondre. Cela peut révéler chez certains une sorte de dépendance affective.

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Le numérique peut-aussi avoir des vertus thérapeutiques comme vous l’expliquez dans votre livre…

M.S. J’ai en effet soigné durant ma carrière grâce à des jeux vidéo. Mais le digital en général peut avoir des vertus auto-thérapeutiques. Ainsi, certains individus très inhibés, qui n’osent pas, peuvent à travers un avatar incarner un autre aspect d’eux qui d’habitude leur font peur. Je pense par exemple à une femme très rangée, avec une forme de puritanisme, qui s’est autorisée à imaginer, sur un site de rencontres, des situations érotiques. Sans jamais rencontrer ses interlocuteurs, elle a pu reprendre confiance en elle et séduire à nouveau son mari.

Il y a aussi cette adolescente très timide qui jalousait la fille la plus populaire du lycée. Grâce à sa créativité, elle a réalisé un blog qui a remporté beaucoup plus de succès que la fille la plus populaire. Enfin, certains forums permettent de créer une communauté autour d’un thème (une pathologie, des femmes enceintes, des femmes atteintes du cancer du sein). Dans ces espaces, il est possible de partager des choses que l’on ne peut pas partager avec son médecin car il ne vit pas lui-même la maladie. C’est une forme de démocratisation qui a aussi du bon.

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Il y aura de manière invisible une sorte de bataille entre l’appauvrissement et l’enrichissement de l’être humain, entre l’internaute et les créateurs.

Comment imaginez-vous notre rapport au digital dans les années à venir ?

M.S. Le future annonce des choses très inquiétantes comme le transhumanisme, ou la réalité virtuelle qui a tendance à nous couper du réel. Mais il annonce aussi des choses innovantes qui vont servir l’être humain, l’aider à se soigner, à être acteur de sa vie. J’ai tendance à croire que ceux qui font le numérique (les GAFA entre autres) travaillent parfois de manière très diabolique en cherchant à nous mouler dans la forme qu’ils souhaitent. L’informaticien a un rapport très binaire au monde (0 ou 1) mais la vie ne se limite pas à ces deux chiffres. Certains ingénieurs que j’ai pu rencontrer ont un problème avec l’éthique et l’empathie. Peut-être parce qu’ils ont peur de l’autre, et quand on a peur de quelque chose, on peut chercher à le dominer… Cela crée un modèle économique et une société qui prône une forme de transparence mais une transparence régressive dans la capacité à nous rendre intelligent. Et cela m’inquiète. Heureusement, l’homme peut chercher à se déconnecter. Il y aura de manière invisible une sorte de bataille entre l’appauvrissement et l’enrichissement de l’être humain, entre l’internaute et les créateurs.

Propos recueillis par Mélodie Moulin

 

Titre : Hyperconnexion

Auteurs : Michaël Stora et Anne Ulpat

Editions : Larousse

Date de sortie : Août 2017

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