Le nerf de la guerre dans le secteur de la communication est le réseau. Pour aider les 70 000 freelances en France à trouver des missions, les agents de créatifs mettent en relation les travailleurs indépendants et les agences. Matthieu Lévy-Hardy a créé Creative People en septembre 2016 et accompagne une quarantaine de professionnels.

Culture Formations. Pourquoi avoir créé Creative People ?
Matthieu Lévy-Hardy. J’ai travaillé pendant une quinzaine d’années en agence de communication. A l’époque, je mettais déjà en relation, de façon officieuse, des freelances avec des agences. J’avais la capacité de bien cerner les profils correspondant à des projets précis. L’idée de devenir agent de créatifs me trottait dans la tête depuis un moment, mais ce n’est qu’après avoir quitté le groupe IONIS il y a quelques mois que je me suis dit que les conditions étaient réunies pour me lancer.

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C.F. Quelles sont ces conditions ?
M. L.-H. Aujourd’hui encore, le marché reste très tendu. Les agences recrutent au compte-gouttes. Par ailleurs, il se créé de nouvelles agences quasiment chaque semaine, ce qui a pour effet de diluer toujours davantage le marché. C’est pourquoi elles font de plus en plus appel à des freelances par souci de flexibilité. S’agissant du profil des nouvelles agences, on voit se multiplier des structures constituées de deux ou trois salariés qui représentent le cœur de l’entreprise et qui font appel à des indépendants pour tout ce qui touche à la création. Face à la faiblesse des recrutements, les jeunes diplômés n’ont pas d’autres choix que de se mettre en freelance. Ce modèle commence à prendre de l’importance dans le secteur de la communication, d’où l’intérêt des agents qui mettent en relation les différentes parties.

C.F. Quel est votre rôle en tant qu’agent de créatifs ?
M. L.-H. J’ai la charge d’une quarantaine de créatifs. Je leur permets de se concentrer sur leur cœur de métier en assurant les tâches administratives et commerciales. J’utilise pour cela mon réseau qui est essentiellement constitué d’agences de publicité. Certains créatifs ont du talent mais ils peinent à se vendre correctement — Picasso lui-même avait son marchand d’art. Ma fonction est donc de mettre en valeur les compétences des talents et de trouver le profil qui correspond à un projet. Il n’y a pas, par exemple, deux directeurs artistiques identiques. Et puis les professionnels de la communication sont de plus en plus spécialisés et répondent chacun à un besoin précis. Il faut savoir que le paramètre le plus rare en agence, c’est le temps. Il faut donc aller vite dès lors qu’un besoin se fait ressentir en matière de ressource extérieure. En faisant appel à un agent, on gagne un temps précieux car, par le biais d’un interlocuteur unique, on a accès à toutes les ressources dont on a généralement besoin dans le cadre d’une mission. Sur la base d’un brief précis et lorsque les conditions sont acceptées par les deux parties (nature du travail, dates, tarifs), j’oriente le choix du ou des profils adéquats parmi mon pool de talents.

C.F. Votre rôle se limite-il à faire jouer vos relations ?
M. L.-H. Pas seulement. Je suis aussi là pour conseiller les talents et les accompagner dans l’évolution de leur carrière. En fonction de leurs compétences, de leur style mais aussi des tendances du secteur, je peux les orienter vers un secteur en particulier ou leur proposer de se former à de nouvelles techniques. Par exemple, j’ai conseillé à l’un de mes freelances de se spécialiser dans le secteur du luxe, le dernier secteur à opérer sa transformation digitale et où les marques investissent massivement, notamment sur Instagram. C’est le seul secteur qui n’a pas souffert depuis la crise de 2008.

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« Mon rôle en tant qu’agent de créatifs est de permettre aux talents de se concentrer sur leur cœur de métier en assurant les tâches administratives et commerciales« , Matthieu Lévy-Hardy. © wildpixel

C.F. Le réseau est-il primordial dans le milieu de la communication ?
M. L.-H. Le secteur repose essentiellement sur le réseau. On ne s’improvise pas agent de créatifs sans connaître le métier, le jargon, les méthodes, les délais, les tarifs… et avoir un bon carnet d’adresses. Ce sont des métiers basés sur le relationnel et la connaissance de l’humain.

C.F. Quels sont vos projets pour Creative People ?
M. L.-H. Pour le moment, je me concentre sur le développement de mon portefeuille clients. Je ne compte pas créer une grande entreprise, avec des salariés. Je souhaite exercer en tant qu’agent unique au sein de Creative People afin de connaître correctement chacun des talents que je représente, construire une relation avec eux de même qu’avec les agences avec lesquelles je travaille.

C.F. Acceptez-vous de représenter tous les freelances qui s’adressent à vous ?
M. L.-H. Non, et ce pour une raison simple : il est impératif de bien connaître les talents que l’on représente, c’est pourquoi il faut en limiter le nombre. Au-delà de 50 personnes, c’est impossible ; on devient une usine à gaz. C’est pourquoi je représente des gens que je connais, avec qui j’ai déjà travaillé, des amis ou des amis d’amis que l’on m’a recommandés. Dans mon métier, la confiance est essentielle. Les agences comptent sur moi pour leur présenter des profils fiables. Dans le cas contraire, elles ne feraient plus appel à mes services.

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« Les compétences les plus recherchées sont celles du directeur artistique spécialisé dans le digital« , Matthieu Lévy-Hardy. ©LuckyBusiness

C.F. Quelles sont les compétences les plus recherchées par les agences ?
M. L.-H. Les agences ont besoin en premier lieu de directeurs artistiques et plus particulièrement de profils digitaux, idéalement UI et UX. Ensuite, les concepteurs-rédacteurs. Et puis, dans la communication, l’image est devenue omniprésente. Cependant, elle ne suffit plus en tant que telle, statique ; il faut l’animer. Ainsi, les motion designers sont également très demandés. Les agences font notamment de plus en plus appel à eux pour animer leurs présentations client lors des appels d’offres.

C.F. Selon vous, quelles sont les qualités pour réussir en tant que freelance ?
M. L.-H. Il y a deux éléments aussi importants l’un que l’autre : avoir du talent et des qualités humaines. Les agences demandent souvent à ce que les freelances viennent travailler sur place. Dans ce cadre, il doit se montrer sous son meilleur jour, agréable, volontaire et enthousiaste. Il doit donner envie de travailler à nouveau avec lui. Son objectif est de fidéliser sa clientèle. Un bon agent doit d’ailleurs veiller à la qualité des relations de travail car il met également en jeu sa réputation, sa fiabilité.

C.F. Dans l’imaginaire collectif, le statut de freelance est très fragile. Peut-on bien vivre en tant qu’indépendant ?
M. L.-H. On pense à tort que le freelance est une activité précaire. Au contraire, on peut avoir du travail toute l’année et même mieux gagner sa vie qu’en étant salarié. Mais pour cela, il faut s’en donner les moyens et être rigoureux. Comme je le disais tout à l’heure, les relations humaines comptent pour 50% dans la fidélisation de ses clients. De plus, les agences, dans le rush, ne pensent pas toujours immédiatement à rappeler un talent avec lequel une précédente mission s’est passée correctement. Il est très important de se rappeler à leur bon souvenir en les appelant de temps en temps, sans être trop intrusif.

C.F. Quels conseils donneriez-vous aux jeunes qui souhaitent se lancer en freelance ?
M. L.-H. Il ne faut jamais souffrir un jour non travaillé dans l’année. Il faut toujours prospecter de nouvelles agences. La concurrence dans la communication est très forte. Chaque semaine, des agences se créent et d’autres ferment. C’est une chance qu’il y en ait autant pour les créatifs ! Ne vous reposez surtout pas sur vos lauriers. Il convient de se tenir au courant de l’actualité du secteur en s’abonnant, par exemple, aux newsletters de la presse spécialisée. C’est beaucoup de travail, il faut savoir tout faire : la prospection, les rendez-vous, des books à jour, les devis, les factures, les relances… Il faut aussi être malin, savoir séduire et attirer l’œil. Pour toutes ces raisons, certains freelances choisissent de se reposer sur un agent et lui confier des tâches qu’ils savent maîtriser mal, voire pas du tout.

Propos recueillis par Mélodie Moulin

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